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COVID_19 : Comment le Japon combat le coronavirus sans imposer le confinement ?

Cette tribune de Yasutoshi NISHIMURA, ministre d’État japonais pour la Revitalisation économique et ministre en charge de la Réponse à la COVID-19, a été publiée initialement le 7 juillet 2020 dans the Wall Street Journal et traduite en français par le ministère japonais des Affaires étrangères.

L’accent mis sur le traçage des contacts et le « contrôle des clusters » nous a permis d’éviter d’imposer des restrictions économiques néfastes.

Par Yasutoshi Nishimura
7 juillet 2020 19:06

Tokyo

Alors que le nombre de personnes infectées va en diminuant dans certaines régions, la pandémie de COVID-19 sévit encore dans d’autres. Il est vraisemblable que le monde ait à subir les effets du nouveau coronavirus jusqu’à la mise au point d’un vaccin ou d’un traitement efficace. Tandis que de nombreux gouvernements travaillent à relancer les déplacements et l’activité commerciale, il est désormais évident qu’il s’agit d’une crise mondiale et que les approches « nation par nation » s’avèrent insuffisantes. Il est essentiel que les nations partagent leurs expériences et apprennent les unes des autres…

En s’appuyant sur les connaissances scientifiques développées par des experts de renommée mondiale, le Japon a pu éviter le pire de la pandémie sans avoir à imposer de confinement. Comment avons-nous fait ? Il ne fait aucun doute que la possibilité de disposer de soins médicaux de haute qualité accessibles à tous grâce à une assurance santé universelle y a contribué. Des facteurs sociaux et culturels ont aussi probablement joué un rôle. Les Japonais ont l’habitude d’utiliser des masques pour lutter contre les allergies saisonnières et les rhumes.

Toutefois, l’élément fondamental qui nous a aidés à lutter contre la COVID-19 est la notion de foyers de transmission ou « clusters ». Dès le début, nos experts en santé publique ont constaté que la maladie se propageait d’une manière particulière. Bien que le coronavirus soit très contagieux, il ne l’est pas de façon uniforme. La plupart des personnes infectées – environ 80% – ne le transmettent à personne d’autre. La majorité des infections peut être attribuée à un petit nombre d’ « événements de super contamination ». Tout aussi étonnant, une personne présentant des symptômes légers, voire aucun symptôme, peut facilement être à l’origine d’une super contamination ou d’un cluster.

Comme la COVID-19 est une maladie qui se transmet à travers un nombre relativement limité de super- chaînes de contamination, il est possible d’endiguer la transmission des virus si l’on peut isoler ces super- chaînes de transmission ou éviter leur formation.

Sur la base de ces connaissances, nous avons utilisé deux techniques pour contenir et prévenir les clusters. Premièrement, les experts de santé publique japonais ont recommandé une technique spéciale de traçage nommée un « traçage rétrospectif ». Cette technique diffère des méthodes usuelles, qui se concentrent principalement sur la période suivant la contamination du malade. Dans le traçage rétrospectif, les professionnels de santé essayent de reconstituer le parcours et les interactions du malade avant qu’il ait été infecté. En les cartographiant et en les recoupant avec celles d’autres patients contaminées, les personnes en charge du traçage peuvent identifier les sources d’infection communes – les personnes et les lieux qui sont à l’origine du cluster.

Deuxièmement, nous avons élaboré un manuel pour éviter les situations à haut risque. Nous appelons ces situations les « 3C » : espaces fermés (« Closed space»), lieux fréquentés (« Crowded place ») et contacts rapprochés (« Close-contact settings »), particulièrement ceux impliquant de parler fort. Ces situations présentent toutes un risque épidémique majeur. Aujourd’hui, grâce aux vastes campagnes de sensibilisation au Japon, même les enfants savent les éviter.

La « suppression des clusters » n’est pas la panacée. D’une part, elle est surtout efficace quand l’étendue de l’épidémie reste relativement limitée. Même si le Japon a pu détecter très tôt la première vague, il n’a pu éviter la formation de clusters, ce qui a conduit le gouvernement à déclarer l’état d’urgence le 7 avril. Les arrêts volontaires d’activités commerciales et autres restrictions ont permis de réduire les contacts entre personnes de près de 80%, avant d’être levées moins de deux mois après leur mise en place.

Si ces mesures ont été efficaces pour stopper la diffusion du virus au Japon, la limitation des contacts de personne à personne a eu un coût économique élevé. Avec la diminution du nombre de nouveaux cas, l’approche basée sur le contrôle des « clusters », notamment l’évitement des « 3C », est restée au cœur de notre action pour lutter contre la propagation du virus tout en permettant une reprise des activités sociales et économiques. Au Japon, sur les conseils des experts, plus de 100 secteurs professionnels – comme ceux de la grande distribution, de la restauration et de l’évènementiel – ont mis en place des consignes pour permettre de mener leurs activités en évitant les « 3C ».

Garder la COVID-19 sous contrôle alors que le monde se remet en marche implique que l’on fasse appel à des approches innovantes et à de nouvelles technologies. Le Japon n’a eu de cesse de promouvoir la numérisation de la société. Notre « New Deal numérique » a rendu le travail à domicile plus facile grâce une promotion active des technologies liées au télétravail, éloignant ainsi les salariés des réseaux ferroviaires bondés de Tokyo.

Éviter les « 3C » n’est cependant pas toujours possible. Nous augmentons et améliorons donc nos capacités de tests du coronavirus par l’adoption de nouvelles technologies comme les tests salivaires et les tests antigènes ultra-rapides. Les centres de soins locaux ont joué un rôle important dans le traçage des contacts et la gestion de l’épidémie au moyen d’une application de « tracking » utilisée sur la base du volontariat contribue à alléger leur charge de travail.

Faisant appel au nouveau superordinateur japonais « Fugaku », qui est récemment devenu le supercalculateur le plus puissant du monde, les chercheurs en intelligence artificielle travaillent avec les experts du domaine médical au développement de nouvelles méthodes pour limiter la transmission de la COVID-19. Ils ont d’ores et déjà généré des simulations de la propagation de gouttelettes responsables de la transmission du virus dans des salles de restaurants. J’espère qu’ils pourront également nous aider à trouver des méthodes plus efficaces pour endiguer l’épidémie.

L’humanité n’est pas encore sortie d’affaire. Vaincre la COVID-19 demandera du temps, des moyens et de la bonne volonté à l’échelle internationale. Tous les pays doivent avancer de concert, dans un esprit d’ouverture et de coopération.

M. NISHIMURA est ministre d’État japonais pour la Revitalisation économique et ministre en charge de la Réponse à la COVID-19.

L’article original (the Wall Street Journal)